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chateau Laurens - Agde
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L’histoire de notre convoi extraordinaire

chateau Laurens - Agde

Je n’ai pas écrit ici depuis longtemps. Alors, je viens vous dire un mot ou deux.

 

On est parti.

Nous avons quitté Agde, comme on quitte un amour de jeunesse, avec tristesse, tout en sachant que demain se lèvera quand même.

J’aimerais vous raconter une histoire folle, celle d’un couple qui se réveille un matin en se disant “viens, on s’en va”, ou celle d’une opportunité incroyable tombée de nulle part. Mais ce n’est pas comme ça que cela s’est passé.

Nous avons choisi de quitter Agde il y a de ça un an. Nous étions sur notre petite terrasse (sans vis-à-vis – notre maison est à vendre donc ça ne coûte rien de le préciser), Jac et moi, nous discutions de tout, de rien, du boulot, du lendemain. Et une évidence est apparue, celle du départ.

En arrivant à Agde, nous nous étions donné 5 à 6 ans, afin de faire le point sur notre avenir professionnel, et repartir. À ce moment-là de notre vie, celle-ci nous disait de faire un arrêt sur image, de tenter des choses, d’échouer, de réussir, peu importait le résultat : ce stop nous était nécessaire. De plus, nos filles avaient alors 3 et 6 ans, et nous ressentions le besoin de vivre leur enfance entièrement, et Agde était le lieu pour ça. Nous en étions sûrs.

Mais l’été dernier, alors que nous étions en plein de milieu de notre 5e année, on sentait le vent tourner. Les filles avaient grandi, la maison devenait trop étroite, le boulot manquait pour Jac depuis le Covid, et Agde en général nous sortait par les yeux. De cette période est née une relation amour-haine avec la ville que nous n’expliquons que très mal.

Aujourd’hui, je pleure en pensant à elle, tout en sachant que je ne peux plus vivre à ses côtés.

Quand la décision fut prise, il ne nous restait plus qu’à trouver un nouveau point sur la carte où poser nos cartons et nos rêveries. Je me souviens avoir regardé la carte et dit « je ne sais pas, j’ai envie d’aller nulle part ». Paradoxe quand tu nous tiens.

On s’est dit qu’il nous faudrait « garder la mer ». Alors, Jac a postulé au sud-est. On se rêvait marseillais alors qu’on ne supportait plus d’entendre le moindre bruit dehors … Là encore, nous nous enfoncions dans nos paradoxes.

Au final, je lui ai dit de postuler partout. Absolument partout. Enfin, pas au Nord, ni en Normandie.  Nous n’étions pas prêts pour un tel dépaysement. Ni à Bordeaux, ou aucun autre endroit dans lequel nous avions déjà vécu. Je voulais un endroit neuf, un endroit qui ne connaitrait que la version 2022 de nous-mêmes, détaché d’un quelconque souvenir.

Des lettres de motivation ont été envoyées dans (presque) tout le pays, des Alpes à la Bretagne, des châteaux de la Loire aux Calanques de Cassis. Et rapidement, Jac s’est retrouvé avec des entretiens aux quatre coins de France. L’occasion de nous imaginer Ardéchois, Douarnenistes, Alsacien, Haut-Savoyards, et j’en passe. À chaque fois qu’il avait un entretien, j’étudiais le marché immobilier de la ville/région, et j’en concluais toujours que ce pays est bien plus dans la merde qu’on ne le croit. Mais, c’est un autre sujet.

Et puis, un jour, Uzerche a appelé. Il était pris.

Le job était chouette et représentait un vrai challenge, le salaire était correct, et l’immobilier encore abordable dans la région ! (Le Bon Coin, mon nouvel ami, me l’avait dit)

J’aimerais vous dire qu’on a pesé le pour et le contre avant qu’il accepte, comme des gens normaux le feraient sans doute, mais ce serait mentir. Ils ont appelé, il a dit oui. Et il devait commencer trois semaines plus tard.

Les vacances d’hiver étaient là, alors nous sommes montés tous les quatre en Corrèze visiter des logements, et nous faire idée de notre futur environnement.

Il pleuvait, il faisait froid, aucune maison ni appart ne convenait, j’avais envie de pleurer. Les filles (qui viennent de passer 5 ans au niveau de la mer) trouvaient qu’il y avait bien trop de collines à gravir, et je n’avais pas franchement envie de leur donner tort.

Je connaissais la Corrèze.

Je me souviens d’un séjour avec des amis durant lequel j’ai dit « on viendra passer notre retraite ici ». Je n’avais pas prévu de prendre ma retraite à 39 ans, je ne l’avais pas vu venir, et celle-ci risquait d’être mince.

Je n’étais pas prête à quitter la mer, les mouettes, le soleil brûlant, l’accent des marins d’eau douce, mes parents, mes amis, mon quotidien, ma nouvelle librairie …

Je connaissais la Corrèze, et là tout de suite, je n’avais pas envie d’y aller.

Jac est parti, nous laissant, les filles et moi, livrées à un quotidien féminin, durant quatre mois.

Si ces mois-là, passés toutes les trois, n’ont pas été de tout repos, ils furent aussi une parenthèse inattendue, seule avec mes enfants, que j’ai su apprécier. J’ai aimé zoner avec elles devant des séries, des après-midis entières. J’ai aimé voir le frigo vide m’évitant ainsi de réfléchir à ce que nous allions manger : nous mangerions ce qu’il reste dans le placard et ça ira bien ainsi. J’ai aimé ces dernières soirées, passées dans la douceur du début de l’été, promenant le chiot que nous venions d’adopter en vue de notre départ en Corrèze. Il nous fallait bien un chiot pour donner du sens à tout ça !

Pendant que nous regardions des séries, confortablement installées dans notre canapé tout griffé, Jac, lui, se démenait pour trouver une maison, s’installait sous la neige dans une location vide et sans chauffage, et se tapait 8 heures de route un week-end sur deux pour venir nous voir. Tout en prenant ses marques au boulot.

Lui, n’a pas eu le choix, prêt ou pas, il a dû sauter les deux pieds dans la Corrèze. Il avait dit oui.

Pendant ces quatre mois, nous n’avons pas réussi à nous décider sur ce que nous devions faire de notre maison à Agde : la vendre, la louer, la garder pour nous – comme un secret.

Ce n’est qu’au mois d’août, après cinq semaines à Brive que nous avons tranché. Nous devions la vendre pour aller de l’avant.

Nous ne pourrions jamais nous installer, nous investir, en Corrèze si nous gardions Agde. Sans parler de la charge financière que cela représentait dans une période où les prix de TOUT augmentent. Et puis, si nous voulions vivre ici, nous devions larguer les amarres.

Un choix – nécessaire – que nous avons fait dans les larmes.

Jamais, je ne m’étais autant attachée à un lieu dans ma vie d’adulte. En faisant ce choix de vendre, j’ai retrouvé en moi cette sensation d’enfant de ne pas pouvoir vivre ailleurs que dans le village qui m’a vu grandir.

Pourtant j’ai quitté mon village, et ce ne fut bénéfique. Alors, je devais pouvoir rationaliser ce nouveau départ, me dire que la vie est devant.

J’étais très attachée à la maison de mon enfance, et la quitter, lui dire Adieu – À jamais, fut un déchirement cruel. Jusqu’au jour où j’ai compris qu’il n’y avait rien de rationnel dans mon enracinement entre ces quatre murs. Cette maison avait été choisie, achetée par des aïeux que je n’avais même pas connus, ils l’avaient choisi pour eux, pour leur famille, à un moment donné de LEUR histoire. Ce recul me fit réaliser que je n’avais envie de voir que les bons côtés de cette maison, ce qu’il y avait pour moi de plus doux : les Noëls joyeux, les jeux avec ma sœur, les bousculades verbales de ma grand-mère, ma solitude bienheureuse au fond du jardin, les Scrabbles avec ma mère, les feux dans la cheminée, et notre chien couché devant. Mais en regardant le film en entier, je devais accepter de (re)voir la maladie, le silence, la mort, le chagrin, les courants d’air, le froid au petit matin quand la cheminée s’est éteinte dans la nuit, les murs et les sols qui craquent de douleur, les fantômes qui nous hantent tous sans les avoir jamais rencontrés.

Une fois le film visionné dans son intégralité, j’ai compris que je n’avais pas de racines. Je ne suis pas un arbre. Attention, je ne dis que vous n’en êtes pas un pour autant, ça, je n’en sais rien ! Je dis que moi, je ne suis pas un arbre. Je suis une tiny house. Une petite maison douillette, dont le soubassement solide a été construit par des gens merveilleux, qui abrite le petit bonheur simple d’une famille, et qui a vocation à se déplacer.

Et, comme n’importe quelle tiny house, je peux me promener. Parfois, je regrette une plage, ou une rencontre, mais le plus important est là : mon espace est remplie.

D’instinct, l’Humain, devenu sédentaire, pose ses valises et s’accroche au sol. Il pourrait pisser aux quatre coins de la maison pour marquer son territoire, ce serait un peu la même chose. Mais à la place, il s’enracine sur son nouveau territoire. Ici c’est chez lui, il n’en bougera pas. Et, au fil des souvenirs qui se créent, les racines sont de plus en plus profondes, et les déplacements, les changements de plus en plus durs. Quand il pense à partir, il ne voit plus les larmes qu’il a versées dans la chambre à coucher, la colère qu’il a piqué un soir d’été, les rêves cloisonnés, il ne voie que des rires et de la tendresse. Or, aucune maison ne contient que ça.

Il était devenu urgent pour nous de déplacer la tiny house. Cette relation amour-haine avec la ville nous fatiguait et prenait de plus en plus de place, alors si je m’étais transformée en arbre, elle m’aurait vidée de toute ma sève, j’en suis certaine.

Tout ça ne vous dit pourquoi nous avons quitté Agde, mais cela vous donne idée de pourquoi nous n’avons pas persisté. Nous ne pouvions pas rester plantés là, nous ne sommes pas de ce bois-là.

Et là, vous finissez cet article ne vous disant, ça y est Mitchka elle a lâché les roues (du convoi extraordinaire – il faut bien ça pour déplacer une tiny house), elle divague, mais comprenez que je n’ai plus le loisir de voir s’échouer les vagues, il ne me reste donc que mes divagations.

C’est possible.

Conclusion, parce qu’il y en a une.

En mars, je n’étais pas prête, en mai non plus non, en juillet, c’était pas la folie. Mais, maintenant, je le suis. Je suis prête pour cette nouvelle étape.

Et pour ceux qui se disent « mon dieu, les pauvres petites, ils les déracinent encore », il ne faut pas vous inquiéter, elles sont aussi des tiny houses, je le sais au fond de moi.

Et pour les autres qui se demandent « A bouger tout le temps … pourquoi ne pas aller à l’étranger ? », je vous répondrais que l’herbe ne peut pas y être plus verte qu’en Corrèze.

En me relisant, je pense à tous ceux qui sont devenus des arbres par obligation et qui se rêvent tiny house, je vous souhaite de pouvoir vous transformer un jour.

Canal des moines - corrèze

NB : Je ne ferme pas les commentaires, mais cet article n’a pas forcément vocation à être commenté. J’avais juste envie d’écrire un mot ici.

7 comments
  1. Alexandra Zone-Blanche

    Je ressens ton texte avec énormément de puissance et d’émotions, moi qui ai vécu 13 déménagements dans ma vie.

    Je vous souhaite de tout coeur de vous sentir à l’aise en Corrèze et de retrouver rapidement cette douce sensation de “chez soi” !

    Malgré tous mes déménagements, je ne pense pas être une tiny house actuellement. J’ai beaucoup souffert d’avoir été arrachée de mes racines. Mais qui sait, quand j’aurais soigné en profondeur toutes mes blessures d’arbre, je pourrais peut-être devenir tiny house moi aussi ^^

    1. mitchka

      merci beaucoup pour ce message. C’est un texte très personnel que j’ai hésité à publier, et ça me touche vraiment qu’il parle à d’autres personnes.

      Pour la licorne, je suis en rupture de stock, c’est la faute à l’Ukraine, tout ça tout ça …

  2. Arthur Thibaut

    Je laisse un mot aussi ! Moi je dirai que je suis une tente en fait… Je ne m’attache pas du tout aux maisons. Je suis installée à 800 bornes de mon lieu d’enfance, ma maison d’enfance est vendue… par contre, je déménagerai difficilement aussi, car la Savoie c’est le plus bel endroit . Bonne Corrèze et c’est un plaisir de te lire de nouveau !

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